Comment filmer les fantômes de l’histoire ?
CINÉMA
Comment aborder la figure de Gilles de Rais, considéré comme le premier serial killer de l’histoire de l’humanité ? Avec son premier long métrage, Le Massacre de Gilles de Rais, Juan Branco défie les conventions historiques et le regard même du spectateur.
Texte : João Lopes
La tradition des films historiques, dits de « reconstitution historique », continue bien vivante dans le cinéma contemporain. De façon ambiguë, sans doute. Cela parce que la majeure partie des productions qui se présentent comme des récits de l’histoire humaine, proche ou primitive, résultent de conceptions conçues pour exploiter les rites les plus petits et les plus paresseux du streaming.
D’où la revisitation cinématographique des mémoires convulsives d’une figure historique comme Gilles de Rais : au minimum, une aventure narrative qui justifierait notre attention — ainsi en est-il de Le Massacre de Gilles de Rais, premier long métrage de Juan Branco.
La figure de Gilles de Rais traîne ses propres fantômes. Né en 1405, il se distingua comme chef militaire durant la guerre de Cent Ans, ayant été compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, avant d’être exécuté en 1440, puis jugé et condamné comme violeur et assassin d’enfants. Peut-être en raison d’une comparaison avec Azov, de Charles Perrault, sa culpabilité fut, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, mise en question par certains, soutenant qu’il avait été victime d’un complot du duc de Bretagne ou de l’évêque de Nantes. En tout cas, rien n’empêche qu’un imaginaire populaire très sombre continue de le consacrer comme le pire serial killer de l’histoire de l’humanité.
Que faire de telles mémoires ? Que faire, en termes cinématographiques ? Que reconstituer, ou est-il possible de refaire l’histoire de Gilles de Rais ? La première réponse est limpide : Juan Branco refuse les équivoques formelles et morales (dans les rares vestiges moraux) de la notion même de reconstitution. Les signes d’une mise en scène conventionnelle ne pourraient venir au film que comme une illusion. Ainsi, dès le générique, c’est le fait même du film d’être tissé des archives du jugement de Gilles de Rais, traduites par Georges Bataille, qui est réaffirmé, l’« infâme écrit ». Tout en même temps que nous écoutons la bande sonore, une version de Tya i litlle Tenderness, de Joe Cocker, enregistrée aux États-Unis, est gravée de la voix d’Otis Redding, datée de 1966.
Disons que nous sommes face à un cinéma qui serait à la fois de mode, savoureusement hors mode, lié à des formes ambiguës d’artificialité enracinées dans certaines expérimentations des décennies 1960-70. Dans une interview à Pierre Audebert (culturopoing.com), Juan Branco a évoqué la référence tutélaire de Pier Paolo Pasolini. Peut-être pourrions-nous cependant avancer, en risquant de dépasser le cadre des intentions du réalisateur, que se croisent aussi là les ombres de Marguerite Duras, surtout dans le dépouillement de la parole, traitée non exactement comme matière de transmission, mais davantage comme tourment existentiel.
Une chose est certaine : les deux magnifiques protagonistes du film — Inês Pires Tavares et João Arrais — surgissent dans le défi que s’impose le film comme moteurs qui représentent alors, ou mieux, « traduisent » contemporanément le jugement de Gilles de Rais, puisque tout advient à travers des scénarios, gardés en partie sous notre regard. Ce que nous contemplons est une discussion esthétique, non exactement sur la vérité historique, mais plutôt sur les mécanismes de production historique de la vérité : Le Massacre de Gilles de Rais existe, en ultime instance, comme un essai sur des scènes formales (ou décomposées) par le spectateur à travers l’expérience singulière qu’est la vision (et l’écoute) d’un objet auquel nous donnons le nom de « film ».
Lumière et couleur
Il faut souligner, par ailleurs, la vibration réaliste de la lumière et des couleurs de la prodigieuse direction photographique d’Edmundo Díaz. Il s’agit d’un réalisme qui, dans son accomplissement, sans cesser d’une certaine manière de célébrer l’ambiguïté de passé et présent, se renouvelle dans le miracle qu’est le cinéma : faire advenir le temps.
« Le Massacre de Gilles de Rais » : le fils du producteur, le monstre médiéval et le tribunal du présent
Cinq siècles après l’exécution de Gilles de Rais, nous ne savons toujours pas s’il fut coupable ou victime d’un complot.
Entre cinéma politique, scandale judiciaire et légende noire de Gilles de Rais, l’avocat Juan Branco fait ses débuts à la réalisation avec un film qui est à la fois jugement historique, manifeste personnel et provocation cinématographique.
La plupart des films naissent d’une obsession esthétique de leur réalisateur ou auteur. Pourtant, Le Massacre de Gilles de Rais naît de quelque chose d’encore plus rare : d’une nécessité politique, et surtout d’un croisement entre paranoïa juridique, cinéphilie d’enfance et volonté d’incendier le monde, ou du moins d’en débattre. Le responsable de ce petit artefact cinématographique s’appelle Juan Branco : avocat, essayiste, polémiste, militant politique, ennemi déclaré d’Emmanuel Macron, défenseur de Julian Assange, auteur du best-seller pamphlétaire Crépuscule, accusé en France de plusieurs crimes de violences sexuelles qui continuent d’être examinés par la justice et, détail non négligeable, fils du producteur portugais Paulo Branco. Avec une telle biographie, disons… chargée, il serait presque impossible de faire un film paisible. Et ce n’est effectivement pas le cas. Le Massacre de Gilles de Rais est le premier long métrage de Juan Branco et, d’une certaine manière, semble avoir été conçu comme le prolongement naturel de sa propre vie : un tribunal permanent où nul ne sait très bien qui est coupable, qui accuse et qui ne fait qu’assister.
Le monstre qui inspira Barbe-Bleue
Pour mieux comprendre ce film, Le Massacre de Gilles de Rais, il faut remonter près de six siècles en arrière dans l’histoire de France. Gilles de Rais fut un noble français du XVe siècle, héros de guerre aux côtés de Jeanne d’Arc, puis accusé de crimes si grotesques qu’ils paraissent encore aujourd’hui sortis d’un cauchemar médiéval : viol, torture et assassinat de dizaines — ou de centaines — d’enfants. Son exécution en 1440 le transforma en figure mythique de la culture européenne. De nombreux historiens pensent que c’est lui qui inspira la légende de Barbe-Bleue, l’aristocrate meurtrier du conte de Charles Perrault. Mais il y a un détail curieux : au fil des siècles, il n’y eut jamais de consensus absolu sur sa culpabilité. Certains chercheurs soutiennent que le procès fut un complot politique destiné à éliminer un noble puissant et endetté. D’autres estiment que les aveux finaux — arrachés sous la menace de la torture — ne peuvent être considérés comme une preuve. Autrement dit : cinq siècles plus tard, Gilles de Rais est toujours sur le banc des accusés. C’est précisément cet entre-deux historique qui intéresse Juan Branco.
Un procès filmé dans une maison de campagne
Le dispositif cinématographique du film est délibérément minimaliste : un jeune couple — interprété par les acteurs portugais Inês Pires Tavares et João Arrais — décide de rejouer le procès de Gilles de Rais alors qu’il vit isolé dans un espace clos. Ce qui commence comme un exercice intellectuel se transforme progressivement en jeu de pouvoir, de domination et de doute moral. Le film fonctionne sur trois niveaux simultanés : le procès médiéval, fondé sur les archives historiques traduites par Georges Bataille ; la relation entre les deux acteurs, qui se confondent peu à peu avec les personnages qu’ils incarnent ; le tournage lui-même, improvisé, écrit et réécrit pendant la prise de vue et, semble-t-il, glissé chaque jour sous la porte de la chambre des acteurs. Le résultat est un cinéma austère, presque ascétique, qui rappelle par moments l’aridité formelle de Straub-Huillet ou certains exercices tardifs de Pasolini. Le texte domine tout. La caméra se rapproche obsessivement des visages. Les mots deviennent presque une forme de torture. Mais il y a aussi quelque chose de profondément contemporain dans le point de départ : l’idée qu’aujourd’hui tout jugement peut se tenir hors des tribunaux. À la télévision. Sur les réseaux sociaux. Dans la presse. Ou même dans une salle de cinéma.
Le cinéma comme tribunal
Et c’est là que le film devient plus intéressant — et plus dérangeant — du point de vue juridique et politique. Car Le Massacre de Gilles de Rais ne parle pas seulement d’un procès médiéval. Il parle aussi du présent. Nous vivons à une époque où la réputation publique d’une personne peut être détruite en quelques heures, avant toute décision judiciaire. #MeToo, les réseaux sociaux, les guerres médiatiques : tout cela a transformé l’opinion publique en une sorte de tribunal permanent. Juan Branco connaît bien cet environnement. Ces dernières années, il est devenu l’une des figures les plus controversées de la vie publique française. Il a dénoncé les élites politiques, attaqué les médias traditionnels, défendu des causes radicales, représenté juridiquement des membres des « gilets jaunes » et publié des livres accusant le pouvoir parisien de corruption systémique. Mais il est aussi devenu la cible d’enquêtes judiciaires graves. Plusieurs femmes l’ont accusé d’agression sexuelle et de viol. En 2021, il a été formellement mis en examen par un juge d’instruction à Paris et placé sous contrôle judiciaire. Plus tard, il a été suspendu de l’Ordre des avocats après avoir diffusé sur les réseaux sociaux des documents et des informations concernant les plaignantes. Autrement dit : alors qu’il filmait un procès historique sur la possible injustice commise contre Gilles de Rais, le réalisateur lui-même se trouvait impliqué dans des procédures judiciaires contemporaines. Il est impossible d’ignorer cette coïncidence.
Un film sur le pouvoir
C’est peut-être pour cela que le film est imprégné d’une tension particulière. La relation entre les deux protagonistes — qui alternent entre accusation, défense et confession — devient une métaphore du pouvoir masculin, du consentement et de la domination. Il y a des moments où le film semble discuter directement de la logique de #MeToo : jusqu’à quel point la société a-t-elle le droit de juger avant la justice ? Que se passe-t-il lorsque l’opinion publique remplace les tribunaux ? Branco n’offre pas de réponses faciles. Il n’essaie même pas. Le film est délibérément ambigu, inconfortable, parfois presque hermétique. Le spectateur est contraint de se positionner moralement à chaque instant. Et c’est peut-être là sa plus grande qualité.
Un geste radical de cinéma
D’un point de vue cinématographique, Le Massacre de Gilles de Rais est aussi un manifeste contre le cinéma institutionnel. Tourné avec une équipe minimale, presque sans financement et avec un dispositif formel extrêmement simple, le film rappelle une tradition devenue de plus en plus rare : celle du cinéma comme geste radical. Curieusement, cet esprit le rapproche du parcours du père du réalisateur lui-même, Paulo Branco, un producteur qui, durant des décennies, a tenté de prouver qu’il était possible de faire un cinéma d’auteur en dehors des règles industrielles dominantes. Le fils semble avoir hérité de cette obstination. Mais il l’a poussée encore plus loin : il voulait sortir le film en ligne, afin de contourner les circuits traditionnels de distribution et d’atteindre un public qui, normalement, n’irait jamais voir du cinéma d’auteur. Pour lui, l’idée est simple : le cinéma doit redevenir un choc. Mais finalement, le film sortira en salles cette semaine, avec quelques séances commentées par le réalisateur, au Cinema Nimas.
Un film imparfait et nécessaire
Le Massacre de Gilles de Rais est loin, en vérité, d’être un film parfait ou un chef-d’œuvre du cinéma d’auteur. Il est irrégulier, excessivement textuel, parfois trop abstrait. À certains moments, il ressemble davantage à un essai philosophique filmé qu’à un récit cinématographique. Mais c’est peut-être précisément cette imperfection qui le rend fascinant et à rebours. Dans un paysage cinématographique de plus en plus lisse, calculé et prévisible, il y a quelque chose de rafraîchissant dans un film qui préfère soulever des questions dérangeantes plutôt que d’offrir des réponses rassurantes. Et en ce sens, Juan Branco a réussi quelque chose de rare : faire un premier film qui soit simultanément cinéma, provocation et confession involontaire.
Au fond, la question est simple
Cinq siècles après l’exécution de Gilles de Rais, nous ne savons toujours pas s’il fut coupable ou victime d’un complot. Peut-être ne le saurons-nous jamais. Mais le film de Juan Branco nous rappelle une chose troublante : la justice — historique ou contemporaine — est rarement aussi claire que nous voudrions le croire. Et dans le monde actuel, où nous sommes tous juges et accusateurs à la fois, c’est peut-être cela, la véritable histoire que Le Massacre de Gilles de Rais veut raconter. Non celle du monstre médiéval, mais celle du tribunal permanent qu’est devenue notre propre société et l’opinion publique.